Carburants de synthèse pour l’aviation : une filière industrielle stratégique
Pour y parvenir, deux grandes voies coexistent. D’une part, les biocarburants (bioSAF), fabriqués à partir de biomasse de source durable. Plus compétitifs à court terme, ils feront toutefois l’objet de tensions structurelles majeures au cours des prochaines années en raison de la disponibilité de la ressource au regard des besoins et des enjeux de priorisation des usages. D’autre part, les carburants de synthèse (e-SAF), produits par la combinaison d’hydrogène électrolytique et de CO2 biogénique. Parce que la biomasse ne pourra pas suffire, le développement des e-SAF est incontournable pour opérer la transition du secteur.
Compatibles avec les infrastructures logistiques existantes et les flottes actuelles, ils constituent la seule solution viable pour réduire l’empreinte carbone du secteur, où l’électrification directe par batterie demeure techniquement impossible.
Pour la France, la création d’une telle filière sur le sol national revêt un double intérêt stratégique : elle trace la trajectoire climatique de l’aviation tout en renforçant notre souveraineté industrielle à travers la création d’une nouvelle filière ayant un fort potentiel exportateur.
Pour la filière hydrogène, ils représentent un levier majeur permettant d’accélérer son industrialisation.
Un levier stratégique pour le passage à l’échelle de la filière hydrogène
L’intérêt des e-SAF dépasse largement les frontières des aéroports. Ces carburants de synthèse représentent un débouché significatif pour structurer simultanément l’offre et la demande en hydrogène renouvelable et bas-carbone. Développer des usages industriels de l’hydrogène nécessitant des volumes importants et en capacité d’absorber des surcoûts est en effet la condition sine qua non pour rentabiliser les infrastructures de production d’hydrogène et faire baisser les coûts par effet d’échelle.
En créant ce marché de masse, les e-SAF participent activement à l’industrialisation des capacités de production d’hydrogène et à la baisse de son coût unitaire, ce qui bénéficiera par ricochet à l’ensemble des autres usages industriels et de mobilité lourde.
Une dynamique française largement engagée
La France s’impose aujourd’hui comme le leader mondial des e-SAF et dispose du plus important portefeuille de projets, avec au moins 13 projets industriels publics recensés en juin 2026. Si ces projets atteignent tous leur phase de déploiement opérationnel, ils pourraient représenter une capacité de production d’environ 770 000 tonnes d’e-SAF par an, à l’horizon 2035, nécessitant la production de plus de 450 000 tonnes d’hydrogène par an.
Ce dynamisme s’explique par au moins cinq atouts structurels et géographiques propres à la France :
- 1. Une production électrique excédentaire : Le pays dispose d’environ 90 TWh d’électricité excédentaire, mobilisables pour alimenter ces industries fortement consommatrice d’électricité.
- 2. La robustesse du réseau électrique : Le réseau national est dimensionné pour accueillir et supporter des projets industriels de très forte puissance, qui s’élèvent en moyenne à près de 300 MW par projet.
- 3. Une forte disponibilité en CO2 biogénique : La France bénéficie d’une grande disponibilité en ressources de CO2 biogénique grâce à la densité de ses industries sucrières, papetières, et à une forte production de biomasse issue de ses filières agricole et arboricole.
- 4. Un savoir-faire de pointe et des infrastructures existantes de raffinage, de transport, de logistique portuaire et de distribution de produits pétroliers, qui peuvent être réutilisées pour intégrer les e-SAF sans reconstruire de réseaux lourds.
Le paradoxe de ReFuelEU : une obligation réglementaire face à un mur financier
Le marché des e-SAF dispose d’un cadre régulatoire sécurisé offrant de la visibilité aux utilisateurs grâce au règlement européen ReFuelEU Aviation, entré pleinement en vigueur au 1er janvier 2025.
Ce texte impose une trajectoire de rachat et d’incorporation progressive de carburants durables dans les approvisionnements des aéroports. Pour la France, les obligations nationales de mise en marché d’e-SAF s’élèvent à :
- 90 kt/an sur la période 2030-2031, exigeant un besoin en hydrogène décarboné d’environ50 ktH2/an.
- 375 kt/an en 2035, exigeant près de 210 ktH2/an d’hydrogène.
- 880 kt/an en 2040, exigeant plus de 500 ktH2/an d’hydrogène.
Pourtant, cette visibilité théorique se heurte aujourd’hui à un blocage de marché systémique qui empêche le déclenchement des investissements. Entre la phase de développement d’un projet et sa mise en service industrielle, plusieurs années sont nécessaires. Ce sont les décisions d’investissement prises aujourd’hui qui conditionnent notre capacité à répondre aux besoins dès 2030-2031. Or, le cadre actuel ne permet pas de sécuriser l’investissement dans ces projets à très forte intensité capitalistique.
L’urgence est absolue : sans prise de décision finale d’investissement (FID) d’ici mi-2027 au plus tard, les projets industriels ne pourront pas sortir de terre à temps pour respecter le premier quota de 2030. Un tel scénario pourrait conduire certains acteurs à remettre en question les quotas actuels, au risque de ralentir la dynamique industrielle et climatique engagée à l’échelle européenne.
Nous faisons face à une impasse contractuelle : d’un côté, les producteurs d’e-SAF ont impérativement besoin de signer des contrats de vente à long terme (10 à 15 ans) pour sécuriser leur financement auprès des banques et des investisseurs. De l’autre, les compagnies aériennes ou les distributeurs de carburants conventionnels ne peuvent pas prendre le risque commercial de s’engager sur des périodes aussi longues, par crainte que les prix du marché mondial ne s’effondrent en dessous de leur prix d’achat à long terme, ce qui se traduirait par une perte sèche majeure pour eux.
La solution proposée par France Hydrogène : un mécanisme de dérisquage des projets
Pour briser ce statu quo économique et accélérer l’industrialisation des projets les plus matures, France Hydrogène soutient activement la mise en place d’un mécanisme de dérisquage au niveau national, qui pourrait prendre la forme d’une double-enchère.
Ce dispositif permettrait la sécurisation des revenus des producteurs d’e-SAF tout en protégeant les acheteurs des risques de marché à long terme, selon un fonctionnement en deux étapes :
- Une première enchère en 2027 : L’État ou un organisme public ou privé lance un premier appel d’offres auprès des producteurs portant sur des volumes d’e-SAF pour l’échéance 2030-2031, correspondant aux quotas imposés par ReFuelEU Aviation. Les projets de production les plus compétitifs sont sélectionnés et se voient acheter leur production à un prix de vente fixe, sur une durée de 10 à 15 ans à compter de leur mise en service.
- Une deuxième enchère auprès des utilisateurs : Les utilisateurs (compagnies aériennes, distributeurs de carburants aériens) contractualisent à court terme (1 à 3 ans) des volumes auprès de l’Etat ou de l’organisme pour couvrir les volumes nécessaires à l’atteinte de leurs mandats de l’année. Ces transactions se font elles au prix de référence du marché.
Le mécanisme de dérisquage vient alors jouer son rôle de tampon : si le prix du marché est inférieur au prix sécurisé par les producteurs, l’Etat ou l’organisme compense l’écart pour le producteur. Si le prix de marché est supérieur, il reçoit la différence.
Conclusion
Développer une filière française des carburants de synthèse n’est pas uniquement une nécessité environnementale pour honorer nos trajectoires climatiques. C’est un choix stratégique majeur de souveraineté énergétique, industrielle et économique.
En franchissant le cap de l’industrialisation, la France réduira sa dépendance aux importations d’énergies fossiles, réindustrialisera ses territoires en ancrant une production locale d’énergie décarbonée, et soutiendra des filières technologiques hautement créatrices d’emplois.
Transformer ce portefeuille de projets en usines opérationnelles est l’étape clé pour pérenniser l’avenir du transport aérien et accélérer le déploiement de la filière hydrogène française.
Pour en savoir plus sur le déploiement des e-SAF en France, consulter notre rapport annuel 2025